- C'est par ici, chez moi . J'imagine que vous voulez d'abord parler avec ma mère .
- A vrai dire, on voudrait d'abord en savoir un peu plus sur toi avant de fixer les choses, répliqua Billie Joe
Pressant le pas pour suivre la marche énergique de la jeune fille, ils la suivirent de nouveau jusqu'à une rangée de sièges en plastique bleu sur lesquels ils s'assirent côte à côte . Amy prit alors la parole, fixant la voie où le métro allait bientôt arriver :
- Je m'appelle Amy Campbell . J'vis avec ma mère dans un appart' miteux d'Harlem . J'ai 15 ans et j'crois que c'est tout ce qu'y a à savoir ... Ah oui ! Vous devez être les seules personnes à qui j'ai parlé autant depuis des semaines, excepté Ramona .
- Tu parles pas, demanda Billie Joe, étonné de rencontrer son opposé
- Non. Même pas au psy qu'on m'a collé .
Cette dernière phrase fut à moitié couverte par l'arrivée du métro . Ils y entrèrent et n'eurent pas grand mal à trouver une place assise, le métro étant vide à cette heure-ci . Les deux adultes profitèrent du calme que la situation leur offrait pour interroger leur nouvelle mère porteuse sur sa vie, ses goûts, ses projets, etc . Tout ce dont les adultes ont besoin pour se faire un avis, plus ou moins vrai, sur un adolescent . Lorsqu'ils sortirent du métro, Tré l'interpella de nouveau :
- Ta mère est d'accord pour ta grossesse ?
- Oh, vous savez, ma mère ...
Se dirigeant vers les escaliers menant à la sortie, elle poursuivit :
- Disons que j'pourrais me faire violer devant elle, elle broncherait pas .
- T'y vas un peu fort là, commenta Billie Joe
- C'est une sale droguée aux médocs ! Elle est toujours stone .
- Oh je vois ... Une victime du Prozac .
- Ouais . C'est là-dedans qu'elle noie ses problèmes .
- Quels sortes de problèmes, intervint le batteur, enfin ... Si c'est pas trop indiscret .
- Ceux de la classe ouvrière . Mais vous devez pas connaître ...
- On vient de la classe ouvrière, répliqua le couple
Amy s'arrêta, fit demi-tour sur elle-même et, les observant de haut en bas, répliqua à son tour :
- Ah bon ? Vu vos fringues, ça remonte en tout cas .
Aussitôt, Tré analysa ses vêtements, n'ayant jamais pensé qu'il lui donnait un air de riche . Reprenant sa marche, Amy revint sur son affirmation, concentrée et les yeux rivés vers le ciel, étonnamment dégagé et ensoleillé pour un après-midi d'hiver :
- Quoique vous devez pas être si riches que ça, pour venir gratter un gosse à une de vos ex, au lieu d'adopter .
- Eh, comment tu sais qu'on été venus "gratter un gosse à une de nos ex" , s'écria Tré
- Il est arrivé à peu près la même chose à ma mère . Son ex qui se ramène un beau jour à la maison pour lui demander d'être sa mère porteuse . Il lui a promit monts et merveilles, puis finalement a tout annulé au dernier moment . Résultat, me voilà ...
Elle s'arrêta, alors qu'ils entraient dans Harlem et se tourna vers eux, plongeant sévèrement ses yeux dans les leurs :
- J'vous préviens, si vous me faites le coup de tout annuler au dernier moment, j'vous envoie quand même le gosse par colis !
Le couple rit, avant de lui jurer de ne pas faire comme son père . Ils traversèrent le pont, silencieux, avant que Tré demande :
- Euh, juste pour info, c'est qui l'père de l'enfant ?
Amy ne répondit rien, Billie Joe lui jeta un regard noir . Quittant le métal du pont pour le bitume d'Harlem, ils marchèrent dans ce quartier pauvre de New York, croisant au détour d'une rue une bande de pré-adolescents qui rirent d'Amy .
- Hey la gothique, s'exclama l'un d'eux de sa voix aigue
- T'as trouvé des clients on dirait, renchérit son ami, regardant le couple
Amy leur jeta un regard méprisant et haineux, puis poursuivit sa route sans un mot, ayant comprit au cours des nombreuses interpellations de ce genre, endurées depuis son enfance, que l'indifférence était la meilleure des insultes . Au bout de quelques minutes, elle s'arrêta devant des escaliers rouillés qu'elle emprunta jusqu'à entrer dans l'appartement insalubre qu'il lui servait de toit depuis sa naissance . Entrant dans ce qui devait être le salon, elle s'assit sur un vieux matelas qui s'avérait être son lit et répondit enfin à la question de Tré, sans pour autant le regarder, comme si c'était à elle-même qu'elle parlait :
- Ca s'est passé ici . A l'époque c'était encore mon voisin . J'sais pas si on peut dire qu'on s'aimait, mais en tout cas on s'entendait bien . C'soir là, il est resté ici, on a parlé longtemps, puis bah ... On en avait envie tous les deux, alors on l'a fait .
Elle s'arrêta pour lever les yeux vers eux .
- Gardez vos commentaires moralistes pour vous .
- Oh mais on comptait te faire la morale, répondit Billie Joe, se dirigeant vers la fenêtre pour observer encore une fois le triste spectacle qu'offrait la rue, tu nous offres le bébé dont on rêve depuis des mois, alors on va pas te reprocher de l'avoir conçu .
- Très bien . Vous voulez boire ou manger quelque chose ?
- Qu'est-ce qui a dans cette cuisine miteuse, demanda Tré
- Du lait, un fond d'glace à la vanille, des cookies ... et un paquet d'clopes .
- Va pour les clopes, s'exclama le couple en choeur
Amy sourit, jeta le petit paquet sur la table, avant de saisir une cigarette entre ses doigts fins .
- Hep ! C'est pas pour toi, intervint Billie Joe, t'es enceinte .
- Quoi ? En plus de gerber tous les matins, j'vais devoir arrêter d'fumer ?
- La dure loi de la grossesse, répliqua Tré avec un grand sourire moqueur
- Commencez pas à me narguer ou j'avorte, grommela Amy en s'enfonçant dans son siège.
Billie Joe et Tré sourirent . Puis, ayant finit leur cigarette, finirent avec elle le paquet de cookies . Vers 17h, après avoir échangé encore quelques mots, ils se levèrent pour partir . Voyant qu'elle ne bougeait pas, ils l'interpellèrent :
- Tu viens ?
- Où ça ?
- A l'hôtel, avec nous, répondit Tré
- On va pas te laisser dormir ici, poursuivit Billie Joe
*__*
- Oui, répondit le guitariste avec un sourire, tout en saisissant la clé qu'on lui tendait
- C'est votre fille ?
- Pas vraiment, répliqua l'intéressée
La réceptionniste échangea alors un regard avec sa collège . Devinant ce qu'elles s'imaginaient, Billie Joe improvisa :
- C'est ma jeune nièce . Sa mère est en voyage d'affaires et personne pour la garder !
Frottant ses cheveux avec un enthousiasme faux, il poursuivit :
- Heureusement, tonton est de passage en ville, alors hop, une petite nuit à l'hôtel tous frais payés .
- Quelle veinarde, s'exclama la seconde réceptionniste
Amy lui rendit son sourire . Puis, en compagnie de son prétendu oncle et de ce qui devait être le compagnon ou simple ami de celui-ci, se dirigea vers l'ascenseur, pour accéder enfin à leur chambre, loin de regards suspicieux et des justifications fausses .
- Connasse, laissa échapper Amy, qui n'allait casser d'étonner le couple ainsi
Une fois entrée dans l'immense chambre, elle choisit le canapé comme lit, malgré l'insistance du couple pour lui céder le véritable lit dont disposait la chambre . Lorsqu'ils lui proposèrent ensuite de descendre manger, elle déclina l'offre :
- J'vais encore vous faire passer pour des pédophiles .
Le couple céda à ce nouvel caprice étrange, mais Billie Joe, aussi inquiet pour la santé de la jeune fille - que la grande taille faisait sembler anormalement mince - que pour celle de son futur enfant, logeant dans son ventre, lui ordonna sous forme de conseil de manger quelque chose, lui indiquant qu'elle pouvait commander tout ce qu'elle voulait depuis la chambre .
- Sauf de l'alcool, précisa Tré
*__*
- Je l'aime bien, cette gamine, dit Tré, elle est intelligente, mature et a du caractère .
- Ouais, elle est assez punk, confirma Billie Joe, qui qualifiait ainsi tout ce qui lui plaisait
- Faut avoir un putain d'courage pour prendre une décision pareille à son âge, quand même !
Le guitariste ne commenta pas cette dernière phrase . Dans sa tête, il revoyait clairement le vieux pont rouillé qu'ils avaient emprunté, les mauvaises herbes poussant en contrebas, au milieu des bidons d'essence abandonnés sur le béton grisâtre, les jeunes noirs, traînant dans la rue, adossé pour de longues années aux murs de brique criblés de tags d'Harlem, l'appartement aux murs sales et placards à moitié vides, le vieux matelas troué qui servait de lit à Amy ... Le triste diaporama d'une misère new-yorkaise à peine différente de celle qui avait accompagnée sa propre jeunesse, passée entre Rodeo et Berkeley .
- On va pas la laisser là, dans la pauvreté, murmura-t-il, ça peut pas être notre manière de la remercier ...
- Non, non . Mais tu veux quoi ? Qu'on l'adopte elle aussi ? Elle accepterait peut-être, mais pas sa mère .
Il se pencha vers Billie Joe pour caresser sa joue du bout des doigts .
- Concentrons-nous sur son bébé d'abord, sur notre bébé .
Le rockeur tourna la tête, sourit légèrement et laissa Tré embrasser ses lèvres . Il ne savait pas si c'était les remords de savoir qu'il retournerait au final dans sa grande villa californienne, se contentant de soigner sa conscience par des envois réguliers de chèques, ou si c'était les déceptions passées qui le rendait méfiant, mais il n'arrivait pas à partager la joie de Tré . Sa tête était bouillante de questions, aussi bien que lorsque le batteur l'enlaça, il le stoppa : la réalité avait soudain frappé son esprit .
- On nous laissera jamais l'enfant .
- Quoi ? Pourquoi ça ?
- J'suis pas sûr que prétendre être le père de l'enfant d'une gamine d'à peine 15 ans soit un argument qui joue en notre faveur pour obtenir sa garde ... A moins que la justice américaine considère maintenant les pédophiles comme d'excellents parents .
- On peut pas leur reprocher de pas aimer les enfants ...
Croisant le regard de Billie Joe, Tré comprit que l'heure était au sérieux et non pas à la plaisanterie noire . Il se leva donc et alla saisir le BlackBerry de son époux dans la valise de celui-ci . Il vint se rasseoir à ses côtés et se connecta à Internet pour faire quelques recherches . Les deux hommes lurent attentivement l'article juridique que Tré venait d'ouvrir . Au bout d'une bonne centaine de lignes de ce blabla ennuyeux, ce dernier sourit, ses yeux parcourant la phrase suivante, à la toute fin d'un paragraphe résumant les conditions de l'adoption en Californie : " L'adoptant peut être célibataire ou marié."
- Tu vois qu'on nous le laissera, s'exclama Tré
Le rockeur ne dit rien, se contentant juste de sourire aussi, glissant sa main autour des épaules de Tré, tout en enfonçant sa tête au creux de son cou, pour continuer de regarder le petit écran du BlackBerry leur promettre l'enfant dont ils rêvaient .
- Mais ... Qui l'adoptera ? Toi ou moi ?
- Toi, répondit Billie Joe, sans grande hésitation
C'était le seul et meilleur cadeau qu'il pouvait lui faire, pour le remercier de son pardon . Tré avait conscience de l'énorme prise de risque que cela représentait . C'est pourquoi, posant au loin le téléphone, il renversa Billie Joe en arrière, mêlant ses lèvres aux siennes . Leurs bouches ne cessaient de s'appeler et de se repousser et leurs mains parcouraient le corps de l'autre avec frénésie, tant l'un comme l'autre, ils étaient secoués par la passion comme s'ils l'avaient perdu durant des décennies . A chaque minute qui défilait, la température de leurs corps augmentait . Après avoir longuement roulé sur son corps et inversement, Billie Joe, choisissant finalement d'être sur le dos, serra ses cuisses autour du bassin de Tré, lui arrachant un gémissement .
- Chut, on est pas seuls !
- Désolé, il m'a échappé ...
Il lui mitrailla dans un murmure que ce n'était pas grave, puis se cambra, tendant les bras au loin pour saisir les draps, les fines lèvres de Tré décorant son propre bassin de baisers brefs, mais néanmoins excitants, dont lui seul avait le secret . Son corps entier était contracté et sa lèvre inférieure subissait, impuissante, la pression douloureuse de ses incisives, par obligation de ne laisser échapper aucun bruit, tandis que ses ongles s'enfonçaient dans la peau du batteur, laissant la traînée rouge vive d'une excitation incontrôlable au fur et à mesure qu'ils la griffaient . Serrant les cuisses de son époux dans ses mains, en dominateur prêt à assouvir son désir primitif, Tré entra en lui en un mouvement sec et brutal, mais qui ravit le corps suant qu'il le subit . Billie Joe ne bougeait plus, seulement attentif aux va-et-vient du membre rigide dont il avait demandé la venue, dans un hurlement muet . L'orgasme ne tarda pas à se répandre dans son corps, à la vitesse d'une décharge électrique, l'enveloppant d'une chaleur étouffante en cette nuit de mi-Novembre . Leurs corps déliés, ils se couchèrent l'un sur l'autre, récupérant peu à peu leur souffle . Le guitariste, sentant les mouvements réguliers et rapides du ventre de son époux, sentit également monter en lui un rire de joie, qu'il noya pour ne pas passer pour un fou . Cet ébat était le symbole de la renaissance de son couple .
